La cité complexe

Les choses que nous faisons sont complexes autant que la vie elle-même. Ce postulat m’a toujours accompagné dans mes recherches autant que dans mes projets. Est-ce un biais, une malformation de mes capacités cognitives ? Il m’arrive parfois de me le demander encore, tant la réalité parait obéir à d’autres injonctions.

Pendant longtemps, j’ai cru humblement comme Morin que la réponse était théorique. Mais je me suis rendu compte au bout de 30 ans de tentatives multiples que la résistance du milieu faisait aussi partie du jeu des idées. C’était même l’expression la plus ordinaire de la comédie ou de la tragédie humaine. Chacun choisira selon sa sensibilité. Parce ce qu’il s’agit bien de sensibilité et non de savoir dans cette histoire. Dans la plupart de ses écrits, Morin montait le ton en disant : « Mais si difficile soit-elle, la connaissance des problèmes clés du monde doit être tentée, sous peine d’imbécilité cognitive ! » C’était dans la revue Futuribles, février 1996. Lors de ses conférences, l’assistance nombreuse et de très haut niveau, prestigieuse parfois, l’écoutait religieusement en attendant patiemment que la messe soit terminée, pour passer à autre chose. Comment comprendre qu’il soit à ce point si peu respecté et que son discours n’ait pas imprégné comme il l’aurait souhaité ?

Décalque à la tablette à partir d’une photo d’Edgar Morin, Pascal Mariamal

« Si l’ignorance de l’incertitude conduit à l’erreur, la certitude de l’incertitude mène à la stratégie. » Il apporta donc lui-même la réponse, conscient malgré tout du mépris qui lui été adressé par le silence de la classe scientifique à laquelle il appartenait.

Mais je continuais à chercher, inspiré par La méthode1, à essayer de mettre en œuvre une pensée té loge amwin (bien trop grande pour moi) mais qui résonnait au plus profond de ma conscience comme une évidence. Complexus, nous dit Morin, est ce qui est tissé ensemble. Michel Serres affirmait que le monde était une étoffe, qu’il fallait qu’on l’appréhende de cette façon.

La pensée complexe cherche à distinguer sans disjoindre et à relier. Son paradigme est de parvenir à relever le défi de l’incertitude. Comment ? En observant les mécanismes complexes et interconnectés du vivant aux sociétés humaines. Tout d’abord, l’information qui est à la base de la vie, à la fois programmée, redondante et capable de faire face aux perturbations, au bruit, au désordre pour se reprogrammer et reprendre le courant de son existence, son flux. Ensuite, la cybernétique qui met en évidence l’existence de boucles rétroactives capables de réguler un ensemble vivant ou mécanique de à garantir sa stabilité et son autonomie. Enfin, le système qui est bien plus que la somme des parties, qui n’est pas lui-même immuable, puisque des qualités émergentes peuvent rétroagir sur les parties autant que sur le sytème lui-même. Ce que Edgar Morin résume par la pensée d’Héraclite « Vivre de mort et mourir de vie », qui n’est autre que le principe d’auto-organisation, ou d’auto-gestion du vivant. L’ordre est capable de produire de désordre et réciproquement. Il énonce ainsi le principe de dialogique comme étant « l’union de deux principes antagonistes mais indissociables pour comprendre la réalité ». Il cite Pascal en rappelant que « le contraire d’une vérité n’est pas l’erreur, mais une vérité contraire ». Le phénomène de récursion auquel Morin fait appel va plus loin que le simple feed-back régulateur. Il permet à un ensemble de produire et de s’organiser de manière autonome au sein d’un système plus grand sans mettre ce dernier en danger. Cela est vérifiable à l’échelle des organisations humaines. Le philosophe affirme enfin que selon le principe de l’hologramme « la partie est dans le tout autant que le tout est dans la partie ». La totalité du programme génétique est présente dans chaque cellule du vivant.

De la même façon, l’individu est une partie de la société, mais la société est présente dans chaque individu en tant que tout à travers le langage, la culture, les normes,…

Rattacher le concert des partie à la totalité, c’est penser et agir pour intégrer l’incertitude à la pensée et à l’action. C’est l’enjeu, le défi qui s’invite dans notre existence, du quartier où l’on habite au monde qui nous abrite.

  1. La méthode, en 4 tomes, Seuil, 1991. ↩︎

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